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Alexandre Gontcharouk — Ballet de l'Opéra National de Bordeaux

Rencontre · Ballet

Alexandre
Gontcharouk

fait ses adieux à la scène

Juillet 2026

Après seize saisons au sein du Ballet de l'Opéra National de Bordeaux, Alexandre Gontcharouk, membre du corps de ballet, tire sa révérence le 10 juillet 2026. Rencontre à la veille de ses adieux, qu'il fera dans le rôle de Sancho Pança, sur Don Quichotte.

Interview réalisée par O.R. Studio · Crédit photos : Marina Kudryashova


Avant la scène, il y a toujours une histoire de famille, d'enfance. Quelle est la vôtre ?

C'est une longue histoire. Ma mère est arrivée en France avec moi et mon frère quand j'avais cinq ans ; on a commencé notre vie française à Strasbourg. Aujourd'hui, j'en ai déjà trente-sept.

Nous sommes une famille d'artistes : ma mère était chanteuse d'opéra, mon père danseur, mon frère est danseur à Amsterdam, et mon oncle chef d'orchestre. C'est surtout mon frère qui m'a conseillé de passer le concours de l'école de danse. J'ai été pris, et j'ai fait toute l'école, de A à Z, pendant dix ans. Ensuite, j'ai été engagé à l'Opéra de Paris, où j'ai travaillé trois ans.

J'ai vraiment baigné dans l'art — avec une famille comme la mienne, c'est venu tout seul.

Alexandre Gontcharouk

Qu'est-ce qui vous a amené à quitter Paris pour Bordeaux ?

Après ces trois années à Paris, j'ai décidé de passer l'audition ici, à Bordeaux, pour me développer un peu plus en tant qu'artiste, avoir une certaine stabilité, et construire ma vie dans une ville agréable à vivre. On m'a d'abord pris pour des petits contrats d'un an, puis j'ai eu mon CDI. Ça fait maintenant seize ans que je suis là.

Au début, c'était un peu compliqué : on m'a mis pas mal en concurrence avec certains danseurs. Ce n'était pas très plaisant, mais c'est normal, je dirais presque obligatoire dans notre métier pour progresser vite. Et puis très vite, ce qui m'a plu ici, à Bordeaux — et c'est assez rare dans une compagnie — c'est le côté familial : je m'entends vraiment avec tout le monde.

Ici, je me suis toujours senti comme dans une famille.

Alexandre Gontcharouk
Alexandre Gontcharouk

On vous décrit souvent comme un danseur atypique, fait pour les rôles de caractère. Comment cette identité s'est-elle construite ?

À Paris comme à Bordeaux, beaucoup m'ont toujours dit la même chose : que j'avais quelque chose d'un peu à part, artistiquement, et que je pouvais faire des rôles vraiment drôles, originaux. J'ai dansé pas mal de seconds rôles — pas vraiment de premiers rôles, mais des rôles importants dans l'histoire de chaque ballet — et ça m'a beaucoup enrichi. Ça, je crois que je le tiens de mon père : il a toujours été un très beau danseur de caractère, et je l'ai pris naturellement, dans ses gènes.

Alexandre Gontcharouk

Au début, ce que j'aimais le plus, c'était travailler la technique. Mais c'est aussi ce qui me stressait le plus sur scène — il faut garder son calme. Avec le temps, ce que j'ai fini par préférer, ce sont les personnages hors normes : ceux où je dois vraiment réfléchir à la manière de les habiter.

Un rôle de caractère, je ne veux pas seulement le jouer : je veux vraiment le vivre.

Alexandre Gontcharouk

Vous avez été, toute votre carrière, un pilier du corps de ballet — une valeur sûre, sur laquelle on pouvait compter. Aviez-vous, au fond, l'ambition de monter en grade ?

C'est vrai que, plus jeune, je visais vraiment un grade au-dessus, aller plus haut. Puis j'ai compris que je n'avais pas certaines qualités naturelles — les pieds, la souplesse — et qu'il fallait vraiment que je les travaille, parfois plus que les autres, parce que ça ne venait pas tout seul. Ça a peut-être été le plus dur de ma carrière ; avec l'âge et le temps, on le sent.

J'ai accepté ça en ayant un hobby à côté de la danse — sinon, je serais un peu devenu fou. C'est important d'avoir des passions en parallèle : la danse ne peut pas être toute ta vie, ton seul horizon. Je crois qu'il faut au moins deux passions.

On n'a qu'une seule vie. Alors autant ne pas se contenter d'une seule chose, et profiter de tout ce qu'elle a de beau.

Alexandre Gontcharouk

Une anecdote de scène que vous aimez raconter ?

Oh, j'en ai une belle ! C'était pour Roméo et Juliette, je crois, pour la scène du bal. J'avais des collants orange et des collants rouges, et je me suis trompé de couleur. Juste avant d'entrer, il n'y avait pas de lumière : en coulisses, dans le petit espace où l'on fait les changements rapides, on ne voyait pas vraiment la différence. Sauf que sous les projecteurs — qui étaient orange, en plus — ça ressortait, ça amplifiait la couleur. Je me prépare avec ma partenaire, et là, hop, la lumière : tous mes collègues ont éclaté de rire, parce que je m'étais trompé de collants. C'est une anecdote que je raconte souvent.

Alexandre Gontcharouk
Alexandre Gontcharouk

Vous avez dansé plusieurs versions de Don Quichotte. Qu'est-ce qui change, cette fois, dans votre façon d'interpréter Sancho ?

Il y a une chose à laquelle je ne m'attendais pas du tout : avoir le visage bloqué par la colle. J'ai une barbe, des moustaches collées, une sorte de faux crâne — tout est collé, et j'ai du mal à ouvrir la bouche. Et pourtant, j'avais pas mal travaillé les mimiques en répétition. C'est un peu dommage de ne pas pouvoir y aller à fond de ce côté-là. Mais je compense pas mal avec la posture : vraiment très bas, les genoux pliés, la démarche. Je mets vraiment la totale dans le mouvement, dans la démarche, dans la posture.

Ce Sancho-là n'est pas le même que celui qu'on avait dansé avant. Avec la barbe et la moustache, il fait très espagnol, un peu plus sérieux. L'autre, je l'avais joué plutôt mignon, touchant. Celui-ci, je le vois plus rigolo, plus simple, qui aime la belle vie — sans chercher à trop attendrir.

Alexandre Gontcharouk

Après seize ans ici, qu'est-ce qui restera le plus fort ?

En numéro un, ce qui m'a le plus marqué et touché, ce sont les personnes : les personnalités si différentes, les amis que je me suis faits dans la danse, mes collègues. Il y a aussi ceux qui ont changé en bien — des gens avec qui, au tout début, je ne m'entendais pas très bien, et puis ça s'est vite estompé. Jamais je n'aurais cru qu'on finirait par si bien s'entendre : c'est vraiment allé à l'inverse.

Et puis il y a les voyages. Avec l'Opéra de Paris, on était allés au Japon ; avec Bordeaux, en Chine. Là, on rencontre des gens qu'on croise moins d'habitude — parce qu'on est tout le temps sur scène, puis on rentre. En Chine, par exemple, avec les techniciens, les gens de la production, on a bien rigolé. J'ai vraiment pu faire connaissance avec des personnes de la maison qu'on ne voit pas si souvent.

Ce qui m'a le plus marqué, ce sont les personnes — même celles avec qui, au début, ça coinçait, et avec qui tout est finalement allé à l'inverse.

Alexandre Gontcharouk

Y a-t-il une question qu'on ne pose jamais à un danseur, et que vous aimeriez qu'on vous pose ?

La question à ne surtout pas poser à un danseur garçon, c'est : « est-ce que vous faites des pointes ? » Je l'entends tout le temps, et à chaque fois je suis obligé de répondre que ça, c'est pour les filles ! À la place, j'aimerais une question un peu plus philosophique — sur l'état d'esprit du danseur, sur la vie, quelque chose d'un peu plus haut.

Moi, s'il fallait répondre, j'ai une phrase.

Ma philosophie, c'est de vivre ma vie comme dans un rêve géant, où tout est possible.

Alexandre Gontcharouk

Le 10 juillet approche. Comment imaginez-vous ce dernier salut ?

Pour mes adieux, le 10 juillet, quand viendra l'heure des applaudissements… il m'arrive de penser à comment je vais réagir. Est-ce que je vais pleurer ? Est-ce que je vais juste sourire ? Ou les deux ? J'ai un peu de mal à m'imaginer ce moment. Peut-être que je ne vais même pas réaliser.

Alexandre Gontcharouk

Et pour finir : qu'est-ce que vous diriez à vous-même, à dix-huit ans ?

Si je me revoyais là, à dix-huit ans, je crois que je n'aurais qu'une chose à me dire.

Sois fort, ne sois pas influençable. Crée ta propre personnalité, et avance.

Alexandre Gontcharouk