Juillet 2026
Le 10 juillet 2026, Diane le Floc'h, première danseuse, et Neven Ritmanic, soliste du Ballet, feront leurs adieux à la scène de l'Opéra National de Bordeaux. Une interview a été réalisée à cette occasion, en amont de leur dernière représentation : Don Quichotte.
Interview réalisée par O.R. Studio · Crédit photos : Marina Kudryashova
Comment êtes-vous venus à la danse ? Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Diane — J'ai un parcours un peu plus atypique que la plupart des danseurs de compagnie, parce que j'ai commencé la danse dans l'école de mes parents : ils étaient danseurs étoiles chez Roland Petit, au Ballet national de Marseille. Ils ont ouvert leur école à ma naissance, et j'ai eu la chance d'apprendre avec eux, en famille. J'ai fait toute ma scolarité de danse dans leur école : je n'ai pas fait de conservatoire ni de grande école. C'est un parcours qui m'a donné la chance d'apprendre la danse de manière plus amusante, plus bienveillante.
J'ai toujours vécu ça comme une grande chance.
Une fois que j'ai compris que je voulais faire de la danse mon métier, vers treize-quatorze ans, je leur ai demandé d'être un peu plus difficiles avec moi, un peu plus rigoureux, de ne rien laisser passer — les pieds en dedans, les genoux, ce genre de petits détails. Ce qu'ils ont fait. J'ai passé mes classes de première et de terminale par correspondance pour pouvoir danser plus. Pendant ces deux dernières années, de seize à dix-huit ans, j'ai fait des concours, j'ai présenté le Prix de Lausanne, passé quelques auditions. Les concours m'ont permis de rencontrer des chorégraphes et des directeurs de compagnie — notamment Charles Jude, qui était dans le jury du Prix de Lausanne quand je l'ai présenté. Je n'ai jamais osé lui poser la question, savoir s'il se souvenait de moi de cette époque : peut-être une coïncidence, ou alors déjà une rencontre.
Suite à ça, j'ai passé des auditions. J'ai travaillé quelques mois au Ballet d'Europe, une compagnie néoclassique basée à Marseille, puis un peu au Ballet de l'Opéra de Toulon, avant de passer l'audition du Ballet de l'Opéra de Bordeaux, où j'ai d'abord été engagée comme supplémentaire pour quelques productions, puis, finalement, titulaire du corps de ballet en 2008.
Neven — Pour ma part, j'ai commencé la danse dans une petite école de quartier à Montreuil, en 93. J'ai eu très vite la chance de rencontrer mon premier maître de danse, Max Bozzoni, danseur étoile à l'Opéra de Paris, qui m'a formé et m'a fait entrer à l'École de danse de l'Opéra de Paris, où j'ai fait toute ma scolarité. C'est là que j'ai rencontré mon deuxième mentor, celui qui m'a appris à devenir aussi bien un homme qu'un danseur prêt pour les compagnies : M. Attilio Labis, également danseur étoile de l'Opéra de Paris.
J'ai terminé ma scolarité à l'École de danse de l'Opéra en 2010, puis j'ai travaillé quelque temps avec la compagnie. En parallèle, j'ai eu l'occasion de dépanner à l'Opéra de Bordeaux, grâce à une proposition de Mme Platel, un été, sur des séries de contrats de supplémentaire et de surnuméraire, aussi bien à Paris qu'à Bordeaux. Finalement, je me suis beaucoup plu à Bordeaux, et j'ai décidé d'y poser mes bagages quand Charles Jude m'a engagé comme titulaire, en 2013.
Vous rappelez-vous votre première rencontre en tant que partenaires sur scène ?
Diane — En 2015, on a été distribués tous les deux sur les rôles principaux de La Belle au bois dormant, Aurore et le Prince. C'était la première fois qu'on dansait ensemble, et on a eu de la chance : pour ce ballet-là, on a eu une grosse période de répétition — parfois c'est un mois, un mois et demi ; là, on avait eu deux mois, voire deux mois et demi. Comme on ne se connaissait pas, c'était vraiment précieux de prendre le temps de se découvrir, de s'accorder. On passait beaucoup de temps côte à côte, parce qu'on dansait aussi l'Oiseau bleu, le pas de deux. On a vraiment vécu cette aventure à deux, et ça nous a permis d'apprendre à nous connaître sur le plan professionnel, mais aussi personnel —
puisque c'est à cette époque-là qu'on est tombés amoureux.
Neven — Pour moi, c'était une circonstance un peu exceptionnelle : c'était mon tout premier rôle principal à l'Opéra de Bordeaux. On a beaucoup travaillé en amont, partagé beaucoup de temps en studio pour bien réfléchir à ce personnage et l'aborder de la meilleure façon possible.
Diane — Et ce n'est pas un moindre rôle : c'est un ballet long, difficile, très technique.
Vous formez un couple à la scène comme à la ville. Comment fait-on cohabiter les deux ?
Diane — On a eu beaucoup de chance, parce qu'on a beaucoup dansé ensemble, et donc beaucoup partagé de temps, que ce soit en studio ou à la maison. À une époque, avant d'avoir des enfants, on s'était fixé une règle : quand on passe le pas de la porte de la maison, on ne parle plus de danse. Alors, parfois, on a fait des petites entorses à la règle, parce que c'était dur de ne pas réviser un nouveau pas de deux qu'on venait d'apprendre, ou de ne pas réfléchir à une correction quand on n'était pas sûr que l'autre l'avait entendue. Maintenant qu'on a des enfants, c'est plus facile à gérer : quand on arrive à la maison et que les enfants sont là, on passe plus vite à autre chose. Mais pour nous, c'était important de trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et de séparer les deux dans la mesure du possible.
Neven — Même si cette composante de danse fait partie, quelque part, de notre couple, puisqu'on partageait ça aussi au travail. Ça faisait partie de notre aventure : les premières années, on était très souvent en gala ensemble, à droite, à gauche, on voyageait, on a appris à se connaître aussi bien sur scène qu'en coulisse ou en voyage.
Diane — En studio aussi.
Neven — Notre premier baiser, c'était sur scène, lors de La Belle au bois dormant.
La danse, c'est presque le pilier et le fondement de notre couple.
Diane — Et de notre histoire.
Quels sont les ballets qui vous ont le plus marqués ?
Neven — Il y a trois ballets qui ont marqué notre parcours et nos vies, dans la danse comme dans notre relation. Le premier, ce serait le Don Quichotte de Charles Jude, en 2017 : c'était vraiment le ballet de notre jeunesse, de la fougue, de l'insouciance — l'amour juvénile et naissant, où tout n'est que passion.
Diane — Ensuite, le Blanche-Neige d'Angelin Preljocaj a été un ballet vraiment marquant pour nous, parce que c'était un répertoire qu'on connaissait peu — on n'avait encore pas beaucoup abordé le répertoire de Preljocaj — et c'était très difficile, techniquement, physiquement. J'ai le souvenir du dernier pas de deux : Blanche-Neige est encore endormie, elle n'a pas encore été réveillée par le baiser du prince. Donc tout le pas de deux, pendant cinq, six minutes, se danse les yeux fermés, le corps inerte. C'était vraiment un gros challenge — pour moi, pour nous, je pense — d'arriver à travailler ce pas de deux dans le relâché, tout en restant, évidemment, dans le contrôle, parce qu'on ne peut pas non plus rester un poids mort pour son partenaire. Ce ballet, et ce pas de deux en particulier, nous a demandé énormément de travail. Et tout ce qui a été fourni pour arriver à le danser a été un moment important et très formateur. Ça nous a vraiment aidés à développer nos personnalités sur scène ; même après, dans les ballets classiques, on a pu se resservir de cette expérience. C'était vraiment fort.
Neven — Et il y a un dernier ballet, marquant aussi bien sur scène que dans notre vie : quand on a eu la chance de recréer le pas de deux de Spartacus, après le Covid. C'est un pas de deux qui nous tenait à cœur, parce qu'on adore cette musique et ce répertoire. Et pour le personnage, pour ma part, c'est un rôle très fort, une figure emblématique.
C'était le moment où je devenais père pour la première fois. Je me suis découvert non plus comme le Basilio jeune et insouciant, mais comme le Spartacus, avec des responsabilités : il fallait laisser cette jeunesse et cette insouciance pour quelque chose de plus mature.
Neven, quelles ont été les épreuves les plus marquantes de votre carrière ?
Neven — Dans ma carrière, j'ai eu l'occasion d'expérimenter deux épreuves, comme beaucoup de danseurs, je pense. La première, c'est la perte de mon papa, décédé d'une longue maladie. Ça a été très important pour moi : il m'a aidé à devenir le danseur que je suis aujourd'hui, il m'a aidé à tenir le coup lors de mes années à l'École de danse de l'Opéra de Paris. C'est quelque chose qu'on avait construit ensemble — et le perdre… J'ai eu une grosse remise en question, pendant plusieurs années, à me demander comment j'allais faire sans lui. Ça a été très difficile, ça m'a demandé beaucoup de temps, d'acceptation et de maturité pour revenir et retrouver du plaisir sur scène.
La danse, la joie sur scène, ça doit être une grande fête. Avec ce départ, ce n'était plus aussi naturel de danser : j'ai dû le réapprendre. Et, quelque part, j'en suis vraiment reconnaissant, parce que ça m'a permis d'évoluer en tant qu'homme.
La deuxième épreuve, qui m'a rendu un peu plus humble : je me suis blessé gravement au dos, lors d'une répétition de Notre-Dame de Paris, où je dansais le rôle de Frollo. Dans une réception de porté, je me suis blessé assez gravement — deux hernies discales et plusieurs fractures. Ça a mis complètement fin à ma saison et m'a obligé à repenser entièrement ma danse. Je n'ai pas pu danser pendant plusieurs mois, il m'a fallu une rééducation de plusieurs années, et encore aujourd'hui mon corps n'est plus le même. Ça m'a demandé beaucoup d'acceptation, beaucoup de temps pour accepter que ce corps que j'avais connu, qui m'avait tant servi, ne serait plus jamais le même.
Gérer la blessure au quotidien a été très difficile. En danse, on a l'habitude de savoir souffrir, de se donner à cent pour cent. Le plus dur, c'était que quand je rentrais à la maison, je voulais juste porter mes enfants — et après certaines répétitions, j'en étais simplement incapable, c'était trop douloureux. Même lors de ma reprise, on dansait Casse-Noisette, on avait les rôles-titres ensemble : j'étais toujours à deux doigts de ne pas pouvoir continuer la répétition, en sachant que le moindre mouvement pouvait m'empêcher totalement de danser. Il a fallu que je fasse preuve de beaucoup de pragmatisme et de discipline, être méthodique dans ma préparation et ma récupération — avec deux enfants à la maison, ce n'était pas forcément évident. Mais il a fallu vraiment mûrir et me donner les moyens de retrouver la scène, le plaisir et une qualité de danse.
Diane, devenir mère et rester danseuse : comment avez-vous fait tenir les deux ?
Diane — Pour ma part, j'ai eu la chance, tout au long de ma carrière, de ne pas avoir de grosses blessures qui m'auraient empêchée de danser. Je crois que je n'ai pas manqué de spectacles à cause d'une blessure. J'ai eu des petits bobos, des élongations, des tendinites, mais j'ai toujours pu gérer et aller en scène avec. En revanche, ce qui m'a éloignée de la scène quelque temps, ce sont mes deux grossesses : on a deux magnifiques petites filles avec Neven, Jade, qui a six ans aujourd'hui, et Rose, qui a deux ans. Et je les ai vécues de manière totalement différente.
Pour Jade, mon aînée, j'ai eu une grossesse vraiment très facile. J'étais très en forme, j'ai pu danser très longtemps : j'étais en scène jusqu'au début de mon septième mois. J'avais eu cette chance parce qu'on dansait le Cendrillon de David Bintley, où les deux méchantes sœurs sont une grande maigre et une petite grosse, avec tout un costume à coussins. Moi, j'avais pu continuer : ils avaient enlevé le coussin du ventre pour que j'aie mon vrai ventre, et je pouvais aller en scène avec mon état physique du moment. Ce n'était pas facile, mais j'avais envie d'accepter ce challenge, d'aller en scène le plus longtemps possible. Ce que je n'avais pas réalisé, c'est qu'en répétition, on peut y aller tranquillement, se dire « je marque, je fais à moitié » — mais une fois en scène, on donne tout. J'ai fait les générales et la première, puis mon médecin m'a demandé de m'arrêter : une fois en scène, on oublie un peu les précautions, et avec six kilos de plus et mon ventre, je faisais des sauts qui étaient peut-être un peu trop pour un stade aussi avancé. Je me suis arrêtée au tout début du septième mois.
Et puis le confinement est arrivé et a tout stoppé, parce que notre fille est née le 16 mars 2020 — premier jour du confinement en France. Quand j'étais à la maison avec mon bébé tout jeune, tous les danseurs étaient chez eux, à l'arrêt aussi. J'ai eu la chance de reprendre en même temps que tout le monde, puisque mon congé maternité s'est arrêté juste au moment où on recommençait les cours en studio. La reprise a été très, très progressive : des barres en petits groupes, puis, un peu plus tard, les sauts, très en douceur, avec un staff médical qui nous suivait. Et pendant le confinement, Neven avait commencé une formation de préparateur physique : j'étais un peu son cobaye. Il me donnait des exercices à faire à la maison, lestée d'un bébé d'un mois et demi, avec des élastiques et le matériel qu'on avait. J'ai fait ma récupération comme ça.
Ma deuxième grossesse a été un peu plus difficile, un peu plus compliquée. J'ai été très fatiguée, très vite, et très malade aussi — une espèce de grosse grippe qui m'a terrassée entre la fin du premier trimestre et le début du deuxième. J'ai eu du mal à m'en remettre, j'étais vraiment très faible. Autant dire que je n'ai pas dansé pendant toute ma grossesse. J'avais aussi ma première fille à m'occuper, pendant que Neven travaillait.
J'avais besoin d'un moment, dans ma vie, où je me sentais un peu plus femme que danseuse. J'ai vraiment pris conscience que la vie de femme était aussi importante.
Autant, pour ma première grossesse, j'avais voulu pousser la machine, aller le plus loin possible pour voir jusqu'où on pouvait aller ; autant, la deuxième, je me suis vraiment dit qu'il fallait que je prenne soin de moi, que je prenne du temps pour moi. Et j'ai eu raison, parce qu'après, avec deux enfants, on a moins de temps. Quand notre fille Rose est arrivée, après neuf mois de fatigue et de maladie, je voulais retrouver le plus vite possible ma forme physique. Là encore, je me suis tournée vers Neven, je lui ai demandé un programme de remise en forme, et j'ai essayé de m'y tenir au maximum, même si c'est parfois compliqué avec un tout petit bébé — on n'a pas toujours envie de s'allonger sur un tapis pour faire du Pilates ou du renforcement. Mais ça m'a permis de reprendre assez vite.
Concilier la vie de famille et la vie de danseuse, c'est quand même très compliqué. Quand on n'a que la danse, jeune, on peut y consacrer une grande partie de sa journée : le travail en studio, la préparation avant, la récupération après. Quand on est parent, dès qu'on a terminé sa répétition, on court à la crèche ou à l'école chercher ses enfants, et toute une partie de l'entraînement doit sauter. On ne peut pas se stretcher tranquillement, ni récupérer avec huit ou neuf heures de sommeil, quand un bébé nous réveille toutes les deux heures. Ça a été des moments compliqués, et on n'en est pas encore complètement sortis : notre fille de deux ans dort de mieux en mieux, mais on a encore des nuits difficiles. Concilier la vie de parents et la vie de danseurs, ce n'est pas facile tous les jours.
Vos filles viendront-elles vous voir danser le 10 juillet ?
Diane — Nos filles seront là, le 10 juillet, dans la salle. Jade a déjà eu l'occasion de venir nous voir danser : toute petite pour La Sylphide, puis Cendrillon, et elle a vu Don Quichotte en 2023. Elle nous a vus aussi à l'occasion de galas. Pour Rose, ce sera la première fois qu'elle nous verra danser — du moins à l'Opéra de Bordeaux. C'est un ballet long ; on ne sait pas si elle tiendra d'un bout à l'autre. Mais c'est important pour nous.
Je ne sais pas si elles s'en souviendront, mais qu'au moins elles gardent en elles les sensations de nous avoir vus danser — la salle, les applaudissements. Quand on leur racontera, plus tard, elles auront peut-être quelques réminiscences.
À quelques jours de la fin, qu'est-ce que vous ressentez ?
Neven — Il y a une part d'excitation qui est en train de naître, pour être honnête, mais qui reste totalement contrôlée, parce qu'à côté on a encore beaucoup de choses à faire, beaucoup à préparer pour notre nouvelle vie : on va devenir professeurs à l'Académie Méditerranéenne de Danse dès septembre, on a des cours à préparer, une nouvelle vie à créer et à imaginer. Donc tout reste vraiment sous contrôle ; on essaie de faire chaque chose l'une après l'autre et de ne pas se laisser submerger. Et puis c'est un Don Quichotte, un ballet très difficile : il faut beaucoup de contrôle et de maîtrise pour l'aborder au mieux. Je crois qu'on sera tous très émus le 10 juillet, à la fin du troisième acte. Mais en attendant, il y a encore beaucoup de travail, et pour ma part, je préfère ne pas encore trop y penser.
Diane — Nos adieux approchent, c'est dans dix jours. Aujourd'hui, on essaie de ne pas se laisser submerger par l'émotion, de prendre un jour après l'autre, comme si c'était une fin de saison normale. Mais j'avoue que le dernier jour en studio, avant qu'on migre à l'opéra, ça a été un moment chargé d'émotion. Je suis entrée dans cette compagnie à dix-huit ans, j'en ai trente-huit aujourd'hui :
ça fait vingt ans que toutes mes journées commencent par des plies à la barre dans ce studio. Et ce dernier jour, je me suis vraiment dit qu'une page se tournait.
J'avais envie de faire le bilan de mes meilleurs moments dans ce studio, et des plus difficiles aussi. En repensant à tout ça, j'en ai eu les frissons, un petit moment d'émotion. Mais on veut essayer de garder tout ça sous contrôle, parce que, comme Neven l'a dit, Don Quichotte est un ballet très technique, et on ne peut pas se laisser submerger. Il faut tenir. Une fois la coda du troisième acte terminée, le 10 juillet, là, peut-être, on pourra se laisser aller et vivre notre dernier final sous le coup de l'émotion, en réalisant ce qui se passe. Pour l'instant, on est un peu dans le déni : on essaie de ne pas réaliser ce qui est en train de se produire.
Qu'est-ce qui va vous manquer le plus ?
Neven — Ce qui va me manquer, ce ne sera pas forcément la danse, parce que la danse ne va pas s'arrêter pour nous : on va enseigner, on va danser un peu.
Ce qui va nous manquer, ce sont des personnes fantastiques, qu'on a côtoyées pendant vingt ans pour Diane, presque quinze pour moi. Nos collègues, devenus des amis, de très bons amis, avec qui on a partagé des scènes, des tournées, des moments de joie et des moments plus durs. On a grandi ensemble, on a découvert la vie ensemble. Je crois que c'est eux qui vont nous manquer.
Diane — En tant que danseurs, on aime ritualiser notre vie, nos journées : on a besoin de ça pour se rassurer. On aime commencer la journée par la barre, avoir une espèce de routine dans notre quotidien. Il va falloir s'en recréer une nouvelle. Mais je pense qu'on gardera cette habitude de danseurs, celle de ritualiser les choses et nos journées, pour garder un équilibre. Nos journées ne seront plus les mêmes : on va changer de vie, de ville, de métier — même si la danse restera au centre de nos vies. Malgré cela, je pense qu'on continuera à ritualiser nos journées, à commencer le plus souvent possible par une barre, pour garder cette même énergie et cette dynamique qui, je crois, nous définit aujourd'hui.
Une anecdote de scène que vous garderez en mémoire ?
Diane — J'ai le souvenir de Pneuma, de Carolyn Carlson. Pour ceux qui l'ont vu — et pour les autres — c'est un ballet où le sol est blanc, tout est très blanc autour, on est en costume blanc. À un moment, on entre, les filles le corps vers l'avant, et les garçons nous suivent en tenant notre grand manteau et en le secouant. Ce soir-là, je venais des coulisses, et quelqu'un y avait laissé sa boot ; je pense que le scratch s'était ouvert et s'est accroché à mon manteau. Je suis donc entrée en traînant une boot bien noire sur le tapis, bien blanc. Je pense que personne dans le public ne l'a manqué. Et moi, plongée dans mon rôle, hyper inspirée, je ne l'ai pas compris — jusqu'à ce qu'on me dise : « Mais c'est toi qui entres avec une boot ? » « Non, pas du tout ! » « Si, si, regarde la vidéo. » J'ai bien ri.
Neven — Je me souviens d'une tournée à Barcelone, où on dansait Le Messie de Mauricio Wainrot. Je dansais un pas de trois, avec un moment important où j'arrivais en grand plié à la seconde, face au public — un grand plié qui dure peut-être deux ou trois fois huit temps. Je descends, et mon pantalon craque et se déchire de part en part, de l'arrière à l'avant. Grand moment de solitude : je me dis « il fait assez frais ! », et je devais rester là sans bouger, avec un trou énorme, tout en restant dans le personnage et dans le ballet. Ça nous a fait beaucoup rire.
En dehors de la compagnie, quelqu'un a beaucoup compté dans votre parcours ?
Diane — Quand je suis arrivée à Bordeaux, en 2008, sur les conseils de mon papa — qui m'avait dit que pour rester en forme et ne pas se blesser, il faut avoir quelqu'un à ses côtés, un kiné qui te suive, qui te connaisse, qui puisse te remettre en forme — je suis allée sonner à la porte d'un cabinet de kiné, pas très loin de chez moi. J'ai fait la rencontre de Laure Nasse, kiné à l'époque, qui s'est formée depuis à l'ostéopathie : aujourd'hui, elle a la double casquette. Ça fait vingt ans qu'elle me suit, une fois par semaine, qu'elle m'aide à prévenir les blessures et qu'elle les soigne quand j'en ai.
Je suis persuadée que c'est grâce à elle que j'ai eu si peu de blessures dans ma carrière.
Quand, avec Neven, on s'est rapprochés, je lui ai fait rencontrer cette personne incroyable. Et toi aussi, elle te suit.
Neven — Oui, elle me suit depuis quelques années. Je lui dois énormément : c'est grâce à elle que je peux tout simplement redanser depuis ma grave blessure au dos. On la voit une ou deux fois par semaine, et c'est grâce à elle qu'on peut continuer à danser. Petit à petit, on a créé une relation très forte. Elle compte beaucoup, beaucoup pour nous — c'est même la marraine de notre fille aînée. Vraiment, on lui doit beaucoup.
Pourquoi choisir de vous arrêter maintenant ?
Diane — On s'est toujours dit, avec Neven, qu'on s'arrêterait plutôt trop tôt que trop tard, parce qu'on est des danseurs qui jouent beaucoup sur l'explosivité, plus que sur les lignes et le lyrisme. On s'est toujours dit que quand on ne pourrait plus être à cent pour cent sur cette explosivité, ce serait le moment de partir.
On prend un peu les devants, en se disant qu'on veut laisser une image de nous au top de notre forme. C'est peut-être un peu prétentieux, mais on a envie de finir ce Don Quichotte du mieux possible.
Et puis on a la chance d'avoir une reconversion toute trouvée. Encore quelques années avant le Covid, on était souvent invités pour danser des galas, des pas de deux ; après le Covid, ces invitations se sont peu à peu transformées en invitations pour des stages. C'est là qu'on s'est mis à enseigner, à découvrir l'enseignement, à l'apprécier de plus en plus. On y a vraiment pris goût. Ce n'est pas juste un plan B : on a vraiment découvert une nouvelle passion.
Neven — Oui, le plaisir de transmettre, d'apporter toute l'expérience et tous les apprentissages que ces années de danse et de compagnie à l'Opéra de Bordeaux nous ont offerts ; de découvrir ces jeunes talents, ces jeunes prometteurs, qui sont encore pleins d'envie et en demande. Petit à petit, on a découvert ça, et on a adoré.
Diane — Et on a la chance de retourner dans l'école où j'ai tout appris : l'école de danse de mes parents, l'Académie Méditerranéenne de Danse, à Marseille. On a la chance, aujourd'hui, d'y retourner et d'y enseigner.
Pour moi, c'est un peu la boucle qui se boucle : j'ai appris la danse là-bas, et j'y retourne aujourd'hui en tant que professeur.
On a vraiment hâte de commencer cette nouvelle vie. À travers les stages, c'est génial de découvrir des jeunes danseurs, des personnalités qu'on a envie de pousser, à qui on a envie de donner le meilleur ; mais là, on va avoir des élèves à nous, qu'on gardera toute l'année, à qui on pourra transmettre tout ce qu'on a appris, toutes ces années d'expérience. Je crois que c'est quelque chose de vraiment excitant.
Un dernier mot ?
Diane — Notre dernier mot, ce sera pour le public bordelais. Il nous a toujours soutenus, encouragés, applaudis. On a échangé avec les gens à l'entrée des artistes, reçu de petits messages sur Instagram, des mots, des attentions — pour nous, et à travers nos enfants aussi. On a eu une chance incroyable d'être accompagnés comme ça, tout au long de nos carrières.
Neven — On aimerait vraiment prendre le temps de les remercier : de nous avoir écrit, applaudis, vus grandir aussi. Ça a énormément compté, et ça restera gravé très longtemps.
Le 10 juillet, ce sera notre dernier spectacle à Bordeaux — on va tout donner pour en faire un grand moment, pour eux autant que pour nous. On a vraiment hâte d'y être. À très vite.